ARCHIVES DE LA BIENNALE DE PARIS
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Expérimenter une biennale

Ces quinze dernières années, le nombre des biennales d’art contemporain s’est s’accru de manière significative : une dizaine autour de 1990, plus de quarante aujourd’hui. Sans réel déficit de “ couverture ” géographique, au demeurant, de Sharjah à Fortaleza et Valence ou Istanbul et Sydney, de Puerto Rico ou Lyon à Pékin en passant par le Caire, New York ou La Havane, de Shanghai au Sénégal et jusqu’à Prague ou Lyon, Cetinié ou Cuenca (entre maintes autres localisations). Cette “ biennalisation ” du monde de l’art n’est pas une mauvaise chose. Elle permet à l’observateur, au touriste ou au curieux de se faire une image en coupe de la création vivante en arts plastiques. Elle met en exergue, encore, de cette dernière, l’actuel dynamisme, plus la difficulté qu’il y a à contenir ce dynamisme dans les frontières du seul monde occidental, dorénavant débordées.

S’il est toutefois une critique souvent faite aux biennales officielles, c’est leur fonction uniformisante. Mêmes artistes, mêmes curators, mêmes thématiques, fréquemment, donnent l’impression de leur assujettissement à une même machinerie conceptuelle et idéologique. S’il est bienvenu de faire valoir, de manière périodique, la création vivante, de porter l’attention dans sa direction, il l’est bien moins d’instrumentaliser la création aux impératifs du marché, de la mode et de la critique en vogue. Ne soyons pas caricaturaux : il reste toujours à voir, une fois crevé l’écran de la normalisation. Mais il n’empêche, l’industrie culturelle a son fonctionnement propre, elle gère un univers constitué, recourt plus volontiers à des acteurs repérés pour opérer ses sélections, bref, se donne elle-même en représentation, non forcément contre l’art mais avec lui, et bien souvent en plus de lui.

La Biennale de Paris 2004 a bien peu à voir avec le corpus sacré des biennales officielles. Biennale en rupture ? Sans nul doute. D’abord, de n’être en rien officielle mais d’avoir été conçue par un artiste, Alexandre Gurita. Ensuite, de ne pas faire une crispation sur le lieu même de son établissement, Paris : une grande partie de l’exposition est délocalisée, en Californie, à Beyrouth... (rien d’anormal à cette donne à l’ère des réseaux, mondialisation oblige). Encore, d’assumer sa formidable pauvreté en termes de lieux d’accueil, de moyens et d’organisation : le prix à payer, dans ce cas, à la non-institutionnalisation, qui a pour effet de maintenir verrouillées les portes de lieux d’accueil potentiels, et, faute d’aide matérielle, de contenir jusqu’à l’austérité le budget de la manifestation (quand bien même la biennale, comme on pourra le vérifier, est tout ce qu’il y a de plus “low cost”). Enfin, faute de pouvoir intéresser la presse (le budget alloué à la communication est dérisoire), cette biennale a toutes les chances de demeurer une manifestation fantôme. Ce qui n’est pas vu n’existe pas, disait Warhol. Ce qui n’est pas glosé, pas beaucoup plus.

Le plus intéressant, dans le projet d’Alexandre Gurita, c’est la haute probabilité de son ratage, sinon celle d’un fiasco total. Probabilité, justement, programmée, inscrite à l’ordre du jour, plus que virtuelle. Donnée à méditer, s’il en est. Quand l’industrie culturelle réclame haute fréquentation, retombées symboliques voire rentabilité, la Biennale de Paris 2004 demande pour sa part, tout au plus, d’arriver à son terme logique pourtant, l’existence. Ce positionnement en lisière de défaite n’a rien de masochiste. Il tient plus simplement à une volonté démonstrative. En l’espèce, il s’agit bien d’abord de faire valoir cet argument : le système de l’art est à ce point phagocyté par l’institution que nulle sortie de son cercle ne semble possible. La Biennale de Paris 2004 est pauvre ? C’est sans doute parce qu’il semble ne pouvoir en être autrement. Parce que la libre initiative n’intéresse que très peu l’officialité, sauf, on le sait, à la récupérer.

Au spectateur confronté à la Biennale de Paris 2004, conseillons en conséquence d’abandonner toute espérance : pas de vernissage massif avec discours officiels, petits fours, mains de ministres que l’on sert ; pas de scénographie racoleuse en des lieux majuscules de la culture locale ; pas de catalogue sompteux. Il n’y a là, tout compte fait, que l’art, et encore, un art qui ne prendrait pour rien au monde la forme trop recyclable (dans le marché) de l’objet. Cette réalisation relationnelle qu’est la Biennale de Paris 2004 (prospecter, rencontrer, mais alors librement, sans préjugé ou sans la contrainte de la séduction) se singularise ainsi par son contenu esthétique bien défini : préférence accordée aux créations activistes, de type contextuel, c’est-à-dire tout ce qui échappe à un statut clairement repérable selon les catégories normées, et s’avère le plus clair du temps inexposable. Tout ce qui échappe, aussi, à la séduction.

La biennale comme objet à concevoir et penser sans que l’on soit sûr que l’hypothèse soit confirmée, en bout de course, par l’événement concret. Une expérience.

Paul Ardenne

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