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Toutes les avants-gardes sont vieilles

Le siècle qui entre dans sa huitième décennie a laissé derrière lui l'âge du blasphème. Les provocations idéologiques, les revendications radicales, les remises en cause stylistiques lancées par les jeunes artistes dans les années 60, à une époque où le goût changeait, semblent avoir subi les premiers symptômes de l'usure. On doit admettre qu'après vingt années de réthorique tumultueuse, les manifestes intempestifs doivent conjuguer leur exigence au passé en prenant des allures de souvenir. Faut-il le regretter ou bien se laisser persuader qu'une nouvelle chance de régénération s'offre à la création contemporaine ? Si lesévénements sont encore trop juvéniles pour permettre de tracer les axes d'une histoire à naître, il semble toutefois que l'exercice de la solitude puisse réhabiliter le charme contre la théorie, l'interrogation contre l'affirmation, la pensée obsessionnelle contre le slogan collectif. Autant d'attitudes tant émotives que mentales qui pourraient engager la recherche de nouveaux langages à l'écart de la pose stylistique sur le territoire des intuitions intéressantes.

Faut-il en déduire qu'une nouvelle génération échappe au principe de l'héritage en brisant le piège des connivences ? Certainement pas. Les grands courants majoritaires, qu'ils soient ceux de l'image, de l'abstraction analytique, de l'art conceptuel ou de l'intervention, continuent à produire une descendance qui ne relègue pas la problématique de la filiation au rang du fantasme. Cela n'empêche pas un grand nombre d'artistes (cette présente biennale peut en témoigner) de revendiquer cette parenté en faisant pleinement usage de leur liberté d'adaptation. Plantant là les problèmes habituels de divisions, de discordes, d'affrontements théoriques et de rapports tumultueux entre groupes, ils se préoccupent de hanter des zones intermédiaires en prenant soin de ne pas entrer dans le « rang » d'une esthétique. Cette attitude, qui relève davantage d'un désir d'échapper au langage discipliné que d'une stratégie de comportement, leur permet de se situer en dehors du droit fil d'une théorie et d'imaginer leur démarche en terme de fugue ou d'exil. Ce qui est une façon particulièrement habile de faire éclater les stéréotypes en procédant à un retour à soi, où chaque artiste se voit à nouveau devant le difficile miroir de la solitude.

Longtemps les mouvements d'avant-garde se préoccupèrent d'un présent conçu comme temps d'accélération en s'employant à prouver qu'ils ne croyaient guère au passé et qu'ils n'étaient pas sûrs de l'avenir. Cela conféra au paysage artistique une instabilité reflétant les contours d'un milieu qui venait de choisir la carte de la métamorphose. Désireuses de combattre ce qui les avait précédées, les tendances dans l'ensemble faisaient taire leur doute en prétendant que le langage est en permanence à réinventer. Elles n'avaient pas tort, à ceci près que cette amnésie volontaire dota la création de perspectives temporelles particulièrement courtes.

Depuis quelques temps, on constate que des artistes venus d'horizons fort divers, s'emploient à user des règles du jeu de références, à corriger certaines simplifications stylistiques par des citations, à puiser dans un fond culturel commun en faisant jouer le droit à l'appropriation. Doit-on voir dans ces attitudes la mise en place de voies d'échanges et de circulations particulièrement salutaires, ou bien les signes avant-coureurs d'un défaitisme qui ne dit pas son nom ? Se poser le problème en ces termes suppose une approche par les méandres de l'interprétation subjective. II est, à mon avis, plus intéressant de constater que les artistes en 1980 revendiquent un savoir qui aurait paru bien suspect, ces vingt dernières années, à ceux qui espéraient régénérer les modes de comportement et de pensée. Cette façon qu'ont certains plasticiens de faire dériver fragmentairement le passé vers le présent, loin de dissiper les confusions d'interprétation, les épaissit. La manipulation se voit préférée à l'invention pure, la citation vient au secours des complexes syntaxiques, et le tout est chargé de nommer un phénomène contemporain. Le sectarisme du style est devenu transplantation des styles.

Dans cette perspective, définir une théorie commune à un ensemble de recherches, devient une gageure. Les langages semblent se constituer par chocs, indécisions et monologues. A chacun d'entre nous d'explorer ces relations contradictoires et de comprendre comment une époque trouve sa vérité dans ce florilège des styles, dans cet éclectisme des démarches productrices. En s'achevant le XXe siècle se dépouille probablement des illusions qui présidèrent à sa naissance, inscrites linéairement dans le temps. Toutes les avant-gardes ont vieilli. Neufs sont peut-être aujourd'hui les peintres qui savent combien est perfide la question de la nouveauté, et aléatoire la réponse qu'on serait en droit d'y apporter.

Anne Tronche

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