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Accueil > 1980 > Quelques remarques sur les artistes italiens
 
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Quelques remarques sur les artistes italiens

« La « vie privée » n'est rien d'autre que cette zone d'espace, de temps, où je ne suis pas une image, un objet. C'est mon droit politique d'être un sujet qu'il me faut défendre. »
R. Barthes - La chambre claire

Dans ces toutes dernières années, on voit de jeunes artistes italiens retrouver le pinceau, peindre des figures et, ce faisant, exploiter des moyens et des formes que l'on croyait désuets.

Tout de suite on s'aperçoit que la culture de ces jeunes gens se rattache aux premiers mouvements artistiques européens de notre siècle, les Fauves et les expressionnistes. Quelquefois même l'art des XVIe et XVIIe siècles paraît les intéresser. Dans la sculpture, on les voit remouler les figures selon une « manière de mettre » plutôt que d'« enlever », cette dernière étant, selon Michel-Ange, le propre de la sculpture.

On pourrait y voir les symptômes d'une crise de certaines valeurs établies par l'art d'avant-garde et d'une récupération des vertus manuelles souvent caractéristiques du monde de l'art, inutilement humiliées dans ces dernières décennies... II me semble que l'intention soit de faire des oeuvres d'art d'une manière autonome et artisanale, ce qui implique un retour à des recettes professionnelles, pour réaliser des images qui ne dépendent pas nécessairement (dans la mesure où cela est encore possible) de la production iconique de notre temps, totalement générée par les mass-media.

A côté de ces choix, apparemment nouveaux, il faut remarquer un changement radical de la structure de l'espace pictural. Les éléments figuratifs sont disposés en perspective (une perspective un peu maniériste et très surréaliste) ce qui comporte une sorte de défoncement du premier plan. Pendant longtemps en effet, on a été accoutumé à la présence pressante de l'image construite sur les deux dimensions.

On remarque, chez certains jeunes artistes, des signes clairs d'un retour à la représentation convulsive et hermétique peut-être, et qui parfois se réalise selon un emboîtement en spirale. D'autres ouvrent dans l'épaisseur d'une surface de couleur dense et lumineuse (d'origine informelle) des déchirures subites et des gouffres qui révèlent les figures. Une certaine naïveté, un goût pour le primitif semble présider au retour de la figure. Mais ces deux aspects sont peut-être dus moins à une référence culturelle précise qu'à l'« humilité du regard » de cette génération d'artistes.

Contrairement au « trop voir », au « voir sublimé et idéal », au « voir outre » des générations moins jeunes, nos artistes baissent les paupières et regardent à travers le voile d'ombre des cils. Des expériences du vécu de l'enfance semblent conditionner (et certainement d'une façon plus cohérente que dans d'autres moments de l'art moderne et contemporain) les dimensions nouvelles de l'espace. Une sorte d'équivalence s'établit entre l'articulation des plans et lesépisodes de la croissance qui peuvent être toujours ramenés à des mouvements d'une psychologie primaire. D'ailleurs le fait d'avoir retrouvé aussi des opérations du travail manuel paraît garantir une action harmonieusementéquilibrée du corps et de l'esprit.

La monumentalité qui charmait les artistes des années 60 et 70 ne paraît pas intéresser ceux d'aujourd'hui. Même si les dimensions des ouvrages ne paraissent pas toujours décroître, il ne s'agit nullement de la monumentalité programmée et idéologique, mais plutôt d'une occupation des espaces (probablement sous l'influence des performances, des environnements, des installations) comme la chambre des enfants qui, même si elle est très grande, est occupée désordonnément par les jouets et paraît cependant riche de sens, de joie, de grâce, de sincérité.

Une dernière remarque : la culture de ces images, figuratives ou non, (et même les lambeaux de formes géométriques tracées par le pinceau ou par d'autres moyens gardent toujours quelque chose de la présence animée de la figure) constitue une digue visible élevée contre la force funèbre des icônes divulguées par les mass-media.

Les artistes italiens présentés à cette édition de la biennale se meuvent assez librement dans le cadre que nous avons essayé de tracer.

Cucchi, Paladino et Bianchi sont ivres de peinture, d'une peinture lyrique, riche d'éléments autobiographiques, de matières et de signes qui exhale l'intense plaisir de peindre. Spoldi oscille entre deux aspects apparemment contradictoires : la réalisation peinte de figures faites à la main, largement puisées dans un répertoire codé, et un encadrement géométrique sévère qui unit et désunit par moments les figures elles-mêmes.

Faggiano loge dans des casiers qui, parfois, visent à des formes architecturales illustres (la Tour de Babel), des détails de figures dessinées au crayon.

Notargiacomo, se référant surtout à la peinture futuriste, marque la surface peinte de traits de couleur brillante en mouvement.

Degli Angeli tripote des matières telles que la cire pour en arriver à des figurines dont le seul souci est « de ne pas paraître » .

Bartolini use d'une matière onctueuse qu'il insère parmi les ors les mythes.

Chiara Diamantini photographie des écritures qu'elle découpe au moyen de petits cadres : une dissimulation de vérités solennelles sous un aspect insignifiant.

Bruno Ceccobelli laboure la couleur (le tableau sera un vaste champ où la matière picturale forme une épaisse couche) avec le pinceau, et la couleur, mêlée parfois à la cendre, cache, comme un champ de fouilles archéologiques, des figures sculptées que le peintre laboureur ramène à la surface du monde.

Bruno Mantura

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